Un parc éolien flottant ancré par 130 mètres de fond au large de Malte, avec des éoliennes plus hautes que la tour de la Valette. C'est le genre de projet dont on m'a parlé pour la première fois autour d'un café à Sliema, et sur lequel je suis revenu une dizaine de fois depuis. À chaque fois, la même question revient : est-ce que ça va vraiment se faire, cette fois ?

Parce que Malte et l'éolien, c'est une histoire compliquée. L'archipel importe la quasi-totalité de son électricité, le réseau est minuscule, et les fonds marins autour de l'île plongent vite. Trop vite pour planter des mâts classiques. Alors quand on parle de projets énergie éolienne à Malte, on parle en réalité d'une seule chose : le flottant. Et le flottant, c'est une autre paire de manches.

Points clés à retenir

  • Malte vise un premier parc éolien flottant d'environ 280 à 320 MW, pour une mise en service commerciale autour de 2032.
  • Le flottant s'impose parce que les fonds autour de l'archipel dépassent souvent 100 mètres : un mât planté au sol devient absurde.
  • L'interconnexion Malte–Sicile est la pièce maîtresse sans laquelle le projet ne tient pas debout.
  • Environ cinq candidats ont été présélectionnés après un appel à manifestation d'intérêt.
  • Le vrai goulot d'étranglement n'est pas la technologie, c'est le raccordement et le financement.
  • Personne, à ce jour, n'a posé la première éolienne en mer à Malte. On parle encore de plans, pas de chantiers.

Pourquoi Malte se tourne vers l'éolien flottant (et pas vers l'éolien classique)

Il faut voir une carte bathymétrique de la Méditerranée centrale pour comprendre. Autour de Malte, le plateau continental est étroit. À quelques kilomètres des côtes, on passe vite de 50 à 200 mètres de profondeur. Un parc éolien posé, comme on en trouve en mer du Nord, suppose des fondations plantées dans le sol marin. Au-delà de 60 mètres, l'addition devient délirante.

Donc le flottant. Des plateformes ancrées au fond par des lignes et des ancres, sur lesquelles on pose l'éolienne. La plateforme bouge. Un peu. Et c'est précisément là que tout se joue.

Le vrai chiffre qui compte : la profondeur

Sur les sites envisagés, les fonds descendent à 100-150 mètres. C'est la fourchette qui revient dans les documents de cadrage du projet. En dessous, on aurait pu bricoler du posé. Au-dessus, le flottant n'est plus un choix, c'est une obligation.

Et Malte n'est pas seule dans ce cas. La Grèce, l'Italie du Sud, Chypre : même topologie. Ce qui explique pourquoi toute la Méditerranée orientale et centrale observe ce dossier de près. Si Malte y arrive, elle ouvre la voie à une dizaine d'autres pays.

La ressource vent, sans exagérer

Je ne vais pas vous vendre du rêve. Le potentiel éolien maltais n'a rien à voir avec la mer du Nord. Les vitesses de vent y sont plus modestes, et les facteurs de charge attendus tournent autour de 35-45 %, ce qui reste correct mais pas spectaculaire. Ce n'est pas un hasard si l'archipel mise aussi massivement sur le solaire : environ 300 jours de soleil par an, ça se rentabilise plus vite qu'une éolienne.

Le calcul politique, lui, est simple. Malte veut sortir du gaz. Pour y arriver, il faut du volume, et le solaire seul ne suffit pas la nuit.

Le parc flottant de Malte : où en est-on vraiment ?

La chronologie officielle ressemble à celle de la plupart des grands projets d'infrastructure : des annonces, des études, des appels, et beaucoup de patience. Voici l'état des lieux tel que je le comprends à l'été 2026.

Le parc flottant de Malte : où en est-on vraiment ?
Étape Statut Détail
Appel à manifestation d'intérêt Réalisé Lancement du processus de sélection des développeurs
Présélection des candidats Environ 5 retenus Consortiums internationaux et opérateurs européens
Puissance cible 280-320 MW Première phase du projet
Mise en service commerciale visée Vers 2032 Objectif affiché, non contractuel
Profondeur des fonds 100-150 m Impose la technologie flottante

Qui sont les candidats ?

Je n'ai pas la liste nominative, et personne ne l'a publiquement de façon fiable. Ce que je sais, c'est que le profil type ressemble à celui qu'on retrouve sur tous les projets flottants européens : des énergéticiens avec un pied en Méditerranée, des fabricants de plateformes, et des développeurs qui ont déjà posé du flottant au Portugal ou en Écosse. Le jeu consiste à assembler une équipe capable de porter le risque.

Et le risque est réel. Le flottant est encore une technologie jeune, avec peu de retours d'expérience à grande échelle. Le parc portugais de WindFloat Atlantic, c'est environ 25 MW. On parle ici de dix fois plus.

Le calendrier, sans enjoliver

Quand on me demande « c'est pour quand ? », je réponds toujours la même chose : ne retenez pas la date, retenez l'ordre des étapes. Attribution, décision finale d'investissement, construction, raccordement, mise en service. Chaque étape peut glisser d'un an sans que personne ne s'en émeuve.

Ce qui est sûr, c'est que rien avant 2030 ne sortira de l'eau. Un projet de cette taille, en Méditerranée, avec une chaîne d'approvisionnement à construire, ça prend du temps.

L'interconnexion : la pièce sans laquelle rien ne tient

Voici le point que je trouve personnellement le plus sous-estimé dans toutes les discussions sur le sujet. Un parc éolien, ça produit de l'électricité. Encore faut-il pouvoir l'évacuer. Et Malte a un réseau minuscule, très vulnérable, qui ne peut pas absorber 300 MW d'un coup sans broncher.

L'interconnexion : la pièce sans laquelle rien ne tient

La solution porte un nom : le câble sous-marin Malte–Sicile. Environ 104 kilomètres de câble, avec de la fibre optique intégrée, fabriqué pour partie en Norvège et aux États-Unis, qui relie l'archipel au réseau européen via la Sicile.

Pourquoi c'est stratégique (au-delà de Malte)

Ce câble sert à trois choses à la fois :

  • Importer de l'électricité quand Malte en manque.
  • Exporter le surplus quand l'éolien et le solaire produisent trop.
  • Stabiliser une fréquence réseau qui, sans cela, serait à la merci du moindre incident.

C'est aussi ce qui rend le parc flottant finançable. Un développeur ne signera pas un chèque de plusieurs centaines de millions d'euros s'il n'a aucune garantie de pouvoir vendre son courant au-delà du marché maltais.

L'Union européenne pousse exactement dans ce sens. Les recommandations adressées à Malte sur l'éolien flottant et les interconnexions vont toutes dans la même direction : sortir des fossiles, intégrer les réseaux, mutualiser les risques. Sauf que sur le terrain, la coordination entre un parc éolien, un câble et deux régulateurs nationaux, c'est un sport de combat.

Les vrais obstacles (ceux dont on parle peu)

Je vais être direct : la technologie ne sera probablement pas le facteur bloquant. Le flottant fonctionne. Ce sont les à-côtés qui coincent.

Obstacle n°1 : le stockage en mer

Un réseau qui dépend du vent et du soleil a besoin de tampon. Le stockage embarqué sur les plateformes flottantes existe en démonstration, pas en exploitation commerciale à grande échelle. Résultat : soit on surdimensionne l'interconnexion, soit on accepte de brider la production. Les deux coûtent cher.

Obstacle n°2 : le modèle de financement

Un parc flottant de 300 MW en Méditerranée, sans historique de coûts sur zone, c'est typiquement le genre de projet que les banques regardent en plissant les yeux. On parle de plusieurs centaines de millions d'euros à mobiliser, avec une visibilité partielle sur les revenus. Les mécanismes de soutien publics — contrats d'écart compensatoire, garanties — seront décisifs. Sans eux, rien ne se signe.

Obstacle n°3 : l'acceptabilité et les autres usages de la mer

La Méditerranée maltaise est encombrée. Pêche, trafic maritime, zones protégées, routes de ferry entre La Valette et la Sicile, câbles existants. Trouver 40 à 60 km² de zone exploitable sans conflit d'usage relève de la haute couture administrative.

J'ai vu le même schéma en Bretagne il y a quelques années, sur un projet posé : les pêcheurs locaux ont obtenu des compensations, et le calendrier a pris deux ans de plus. Personne ne peut affirmer le contraire pour Malte.

Ce que je pense de ces projets

Franchement, je suis partagé. Sur le papier, c'est cohérent : Malte n'a pas d'autre option crédible pour décarboner son électricité, et le flottant est la seule technologie adaptée à sa géographie. Le projet mérite d'être soutenu.

Dans les faits, je mets une pièce sur un premier kilowatt flottant injecté au réseau après 2032, pas avant. Pourquoi ? Parce que l'interconnexion, elle, existe physiquement, alors que le parc, non. Et que dans cette configuration, l'électricité arrivera de Sicile bien avant d'arriver du vent.

Le vrai test viendra de la décision finale d'investissement. Tant qu'elle n'est pas prise, avec un financement bouclé et un calendrier signé, on est dans la phase des intentions. C'est respectable, mais ce n'est pas un parc.

Bref, à mon avis, le premier parc éolien maltais ne changera probablement pas grand-chose au mix national avant une bonne décennie. En revanche, il pourrait servir de démonstrateur pour toute la Méditerranée centrale. C'est là que ça devient intéressant à suivre.

Et si vous pensez que tout cela est trop lent, dites-vous une chose : un câble sous-marin de 104 km, ça se pose en quelques mois. Une industrie éolienne flottante nationale, ça se construit en une génération.